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cinemas du sud

Ce projet consacré aux cinématographies d'Afrique, d'Amérique latine et du Sud et d'Asie du Sud a été rendu possible grâce au soutien du CICT et de l'UNESCO.

Texte traduit
de l'espagnol
par Pamela Bienzobas

cinémas du sud

Pablo Trapero: Photos de famille
Par Diego Lerer

"Le but du film réaliste est le 'monde', non pas l'histoire, ni la narration.
Il n'a pas de thèses préconstituées, car elles surgissent d'elles-mêmes.
Il ne reste pas dans la surface, mais cherche les fils les plus subtils de l'âme.
Il refuse les formules et cherche les motivations qui sont à l'intérieur de chacun d'entre nous."
Deux mots sur le néoréalisme, Roberto Rossellini, 1953

En 1999, Mundo grúa a été la grande surprise du premier Festival de Cinéma Indépendant de Buenos Aires (BAFICI), et le film qui en quelque sorte poursuivait et approfondissait la lignée néoréaliste ouverte dans le cinéma argentin par Historias breves, Pizza, birra, faso et Mala época. Il s'agissait du premier film de Pablo Trapero, un jeune qui jusqu'alors avait fait partie de ces mêmes films, du côté technique ou de la production, et qui attirait l'attention avec ce petit film qui poussait plus loin le pari du néoréalisme dans sa version argentine à la fin du 20ème siècle.

Crane World.
Mundo grúa, 1999

Ce que Mundo grúa définissait comme un espace propre aux nouvelles générations de cinéastes n'était plus seulement la rue et la parole populaire, les décors et la couleur locale, l'empathie avec les protagonistes et le manque d'un concept "véhiculaire" du cinéma. Le film de Trapero osait se détacher encore plus des modèles classiques de narration. Même si le film a une histoire, qui d'ailleurs avance avec une efficacité absolue, Mundo grúa respecte les temps internes des personnages comme aucun des jeunes films argentins ne l'avait encore fait. Son protagoniste, "el Rulo", est un ex rocker chômeur, à la recherche de travail dans le bâtiment, mais qui ne parvient à se faire embaucher parce qu'il est trop âgé et en surpoids. Il n'est pas une construction cinématographique tirée d'une école, mais un personnage unique, individuel, avec des particularités de parole si franchement singulières qu'elles sont vite devenues des "citations" cinéphiles.

Dans le film de Trapero, les scènes se déroulent dans toute leur longueur. La plupart d'entre elles s'organise comme des plans-séquences, et les dialogues entre les personnages principaux continuent bien plus longtemps que ce que conseillent les règles du marché et les conventions de la narration filmique. Plein de petits détails et de scènes intimes, mélange de pudeur et discrétion, le film est construit comme une délicate histoire d'amour entre deux personnes solitaires, la cinquantaine passée, qui espèrent trouver la tranquillité dans une ville et un pays qui les a lâchés à leur sort. "El Rulo", son fils, sa mère, ses deux amis, sa copine, forment une série de personnages qui ne tombent jamais dans le prototype ni la prévisibilité, bien qu'ils soient localisables dans le contexte social de l'Argentine des années 90. Voilà la première et la grande différence entre le naturalisme que propose Trapero et le portrait de moeurs (costumbrismo) classique du cinéma, du théâtre et de la télévision en Argentine, qui font des petites individualités et particularités de "l'être argentin" un format utilitaire et à répéter, composé de stéréotypes et modèles reconnaissables et consensuels.

El Bonaerense (2002)

Le film de Trapero a été fait avec un budget minimal, en 16 mm, presque sans support de l'État sauf pour quelque subside et le soutien postérieur de la productrice Lita Stantic. Néanmoins il a eu un bon accueil parmi le public local et il a été un film-clé dans le processus de consolidation du Nouveau Cinéma Argentin, puisqu'il a été le premier a s'ouvrir un chemin international, à partir de sa participation à la Semaine de la Critique de la Mostra de Venise, suivie d'un long parcours par différents festivals pendant plus d'un an.

Grâce au succès économique et au soutien critique atteint avec son premier film, Trapero n'a pas eu de difficultés pour financer son deuxième long-métrage, El bonaerense (2002), dans lequel il met à nouveau l'accent sur des personnages qui circulent aux marges de la société et dans la périphérie des grands centres urbains.

L'histoire suit Zapa, un homme de province qui, pour éviter aller en prison pour sa participation dans un vol, est envoyé dans une ville de la région de Buenos Aires avec une recommandation pour entrer dans la police corrompue de cette partie surpeuplée de l'Argentine. Les thèmes du film précédent reviennent dans l'affrontement entre le public et le privé, et la fracture des liens solidaires provoquée par l'abandon des rapports familiaux, la situation économique dramatique et l'instabilité du travail.

Mais tout comme dans Mundo grúa, ce qui demeure primordial dans le cinéma de Trapero est son langage en recherche permanente. Avec El bonaerense, invité à Cannes à Un Certain Regard, Trapero insiste dans la construction de scènes et de séquences de manière impressionniste, avec des coupures inhabituelles au montage, des ellipses narratives insolites. Ce qui donne la sensation d'un "film-rivière" que le courant peut amener vers des destinations imprévues. Toutefois, dans les deux cas il est curieux de constater que le parcours du protagoniste est circulaire.

Rolling Family (Familia rodante, 2004).
Voyage en famille (Familia rodante, 2004)

Dans Voyage en famille (Familia rodante), son troisième film, les liens familiaux qui ont toujours servi de bouée de sauvetage aux protagonistes sont déjà assez brisés. Bien que l'histoire n'ait pas de relation directe avec les films précédents, on peut voir dans cette saga d'une famille nombreuse (grand-mère, oncles et tantes, cousins et cousines, petits-enfants, etc.) qui part dans une caravane pour assister à un mariage, une sorte de regret de l'innocence perdue, de la simplicité et de la pureté de la vie provinciale.

Les "familles" de Voyage en famille sont déjà assez corrompues moralement. On ne l'énonce jamais mais l'un des motifs est bien clair: elles habitent la Capitale Fédérale. Elles se sont urbanisées, diversifiées, standardisées, elles ont cessé d'être la sauvegarde face aux problèmes pour en devenir une partie, peut-être l'un des plus sérieux. C'est ce qui distingue le film (présenté à Venise en 2004) des précédents, puisque sa structure libre et son style impressionniste ne sont guère différents. Ici, les personnages nous sont présentés de manière plus cruelle et antipathique, et le regard du réalisateur n'est plus sombre juste envers "les autres", mais aussi envers "nous".

En ce sens, on pourrait comparer le personnage de la grand-mère Emilia (Graciana Chironi, la propre grand-mère du réalisateur, qui joue dans tous ses films) à celui de Rulo dans Mundo grúa ou de Zapa dans El Bonaerense. Ils servent tous de conscience du récit, une conscience mise à l'épreuve tout au long de la série de péripéties et qui, devant le carrefour final, préfère retourner à la sécurité du connu et du traditionnel.

Pablo Trapero during the shooting of Rolling Family.
Pablo Trapero pendant le tournage de Voyage en famille

Fin 2005, en silence comme d'habitude, Trapero tournait son quatrième long-métrage, Nacido y criado ("né et élevé"), avec une petite équipe et dans le froid de la Patagonie. Le réalisateur a avancé qu'il s'agit "d'un film consacré à la découverte du monde intérieur de Santiago, son protagoniste: comment se passe sa vie à Buenos Aires et comment elle change drastiquement. Le film essaie de dévoiler et de comprendre ce qui est arrivé dans sa vie piur la bouleverser à ce point."

Produit par sa compagnie, Matanza Cine, avec le soutien de l'État à travers l'INCAA et de coproducteurs étrangers, Nacido y criado est une histoire née d'une idée de l'époque de Mundo grúa, raconte le réalisateur. "Mais j'ai écrit l'histoire bien plus tard. Quand mon fils Mateo est né, j'ai pu enfin développer l'idée. Le film a aussi beaucoup à voir avec le sujet des enfants. Par rapport à mes autres films, je dirais qu'il est plus concentré, avec moins de personnages. Et que, essentiellement, il parle un peu plus de la vie privée, des sentiments et de l'intimité."

Diego Lerer
© FIPRESCI 2006

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