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cinémas du sudOusmane Sembene: L'Aîné des Anciens
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Ousmane Sembene sur le tournage
de Mooladé |
Le bureau d'Ousmane Sembéne est un véritable musée. Son propre musée. La tapisserie des murs est recouverte de trophées en tout genre, témoin de l'aura que traîne celui qui, au bas de ses correspondances officielles, signe «l'Aîné des Anciens». Bien en face de lui le dessin agrandi de sa propre photo en tenue traditionnelle, celle-la même qui orne la plaquette de Mooladé son dernier long métrage sélection officielle au festival de Cannes 2004 dans la section «Un Certain Regard». Accolé à sa table de travail, le sceptre de Mah Compaoré, la doyenne des exciseuses toujours dans Mooladé et c'est loin d'être le seul accessoire de film présent dans ce bureau. Quelles destinations emprunteront un jour toutes ces marques de reconnaissances ? Sembéne répond : «Je ne sais pas ce que j'en ferai. J'aurais aimé qu'il existât un musée national de la cinématographie qui appartiendrait à tout le peuple sénégalais et africain pour les lui léguer.» Ousmane Sembéne se méfie de la gloire: «Le risque dans notre métier, c'est de se croire au sommet; or, il n y a pas de sommet dans notre métier. Une des choses que je n'aime pas, c'est la gloire, la renommée car tout cela est éphémère. Je veux durer pour l'éternité et poursuivre le travail au sein du peuple.»
Mis à part sa vue qui baisse, Ousmane Sembéne garde bon pied, son éternelle pipe visée au coin des lèvres. Depuis des décennies, il conserve le même rituel. Il quitte sa maison «Gaale Ceddo» (la maison de l'insoumis) de bord de mer dans le quartier de pêcheurs de Yoff pour rejoindre ses bureaux au centre ville et ne les quitter qu'en fin d'après midi. Et dans son bureau dont l'accès est loin d'être évident parce que logé dans l'arrière-cour de l'ancienne Maison de la Radio sur l'avenue de la République à Dakar (Sénégal), Ousmane Sembéne, en ours solitaire, se promène sur les plateaux désertiques de la cinématographie sénégalaise. Il remet tous les jours son ouvrage sur l'établi. Il a toujours deux scénarii d'avance et plein de projets de films dans ses tiroirs. «Je n'ai que le cinéma et la littérature, confie-t-il. Je ne sors pas et quand je retourne chez moi après le travail, comme je n'ai rien d'autre à faire, je gratte du papier. J'écris et je lis.»
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Mooladé |
Si Ousmane Sembéne était un chat, il aurait eu sept vies et un bonus tellement sa vie est riche en expérience, manifestation d'une volonté farouche d'aller toujours de l'avant. La vie a fait de lui un moussaillon, un mécanicien, un maçon, un ferrailleur, un docker, un communiste convaincu, un journaliste en langue nationale, un écrivain et un cinéaste alors que vers 12 ans les portes des écoles primaires officielles se refermaient sous son nez. Son biographe et ami feu Paulin Soumanou Vieyra lui-même pionnier du cinéma de l'Afrique subsaharienne avec «Afrique sur Seine» et directeur de production dans plusieurs films de Sembéne (Taw, Emitaï), révèle dans son livre Ousmane Sembéne cinéaste (Ed. Présence Africaine, 1972): «Ousmane Sembéne est né le 8 janvier 1923 à Ziguinchor. Mais il est né en réalité le 1er janvier 1923. Il a donc fallu huit jours de réflexion à ses parents pour le déclarer. Pour le père -qui est Lébou- cette déclaration était d'ailleurs pratiquement obligatoire parce qu'il avait le privilège de la nationalité française, ainsi que sa descendance, pour être né dans ce qui était l'une des quatre communes du Sénégal, c'est-à-dire Dakar, Gorée, Rufisque, Saint Louis.» Très jeune, à l'âge de huit ans, il aide son père à la pêche mais il n'a pas le pied marin. Commence alors pour lui, la valse des écoles primaires: Dakar, Marsassoum. Une altercation en 1937 avec un des directeurs d'école, un français du nom de Pierre Peraldi privera le jeune Sembéne des joies et rires des cours de récréation. Il ne sera plus admis dans aucune des écoles officielles. Il va apprendre un métier comme on disait à l'époque. Tour à tour apprenti mécanicien, puis apprenti maçon, ramasseur de ferraille. Avec une bande d'amis, il fréquente des cours du soir pour calmer sa soif de connaissance et apaiser ses frustrations. Adolescent, il fait la connaissance des syndicalistes qui lui font prendre conscience de l'importance de la lutte pour la défense des intérêts des travailleurs. Il est appelé sous le drapeau français en 1942 et participera à la dernière guerre mondiale en Europe. De retour, il prend fait et cause pour la grande grève des cheminots de la ligne Dakar Niger de 1947 qui a mobilisé pratiquement toute l'Afrique de l'ouest d'expression française et dont il va tirer un roman célèbre : Les bouts de bois de Dieu, l'un des rares romans que Ousmane Sembéne écrivain n'a pas transposé à l'écran, comme il l'a si bien fait avec Le Mandat ou Xala.
Après la guerre de 39-45 Ousmane Sembéne revient en France comme immigré clandestin. Il fut tour à tour docker à Marseille, ouvrier à l'usine Citroën à Paris, puis fréquente l'équipe de la revue Présence Africaine, un creuset d'intellectuels africains et antillais et la célèbre maison d'édition du même nom où il publie des années plus tard Voltaïque (1962), L'Harmattan (1964), Le Mandat (1966), Xala (1973) et Niiwam (1987). Sembéne a été membre du parti communiste français et a suivi l'école des cadres du parti. Il a jusqu'à ce jour publié 10 romans et nouvelles.
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Ousmane Sembene |
C'est à l'âge de 40 ans que Ousmane Sembéne décide de frayer avec le cinéma. Il raconte : «Quand je suis revenu en Afrique au début des années 60, j'ai fait le tour du continent. Après 8 mois de voyage et après m'être imprégné de beaucoup de choses, je suis revenu au Sénégal dire à Paulin S. Vieyra que je voulais faire du cinéma. Les Actualités Sénégalaises qu'il dirigeait à l'époque se situaient tout prés du marché Kermel. Il m'a regardé et m'a dit "Vas-y. Je t'attends".» Paulain lui avait-il insufflé le feu sacré du Cinéma? Les deux hommes étaient complices aussi bien dans la vie que dans le travail. Sembéne a séjourné une année durant (en 1962) dans l'ex URSS pour y apprendre le cinéma dans les studios de Gorki sous la supervision de deux grands cinéastes, Donskoi et Guerassinov. «En une année j'ai obtenu des professeurs qui m'enseignaient assez de connaissance. Les Souleymane Cissé, Costa Diagne savaient que je travaillais 24 h sur 24. J'écrivais mes scénarios, j'allais les tourner, les monter, les mixer. Pour faire tout cela il fallait être mordu». Sembéne Ousmane a laissé sur place ses travaux d'école. De tous ces films de l'époque, celui dont il se sent le plus fier est le voyage historique du président du Conseil (premier ministre sénégalais) Mamadou Dia qu'il a pris en image tout seul, se transformant ainsi en homme orchestre. C'était la première fois qu'un homme politique sénégalais aussitôt après l'indépendance foulait le sol soviétique alors que son pays ne se réclamait pas de l'obédience marxiste, en pleine guerre froide.
En abordant le cinéma, l'intention de Ousmane Sembéne était de réaliser des films historiques. Il s'était rendu compte que l'histoire de l'Afrique était écrite par les Européens et non par les Africains eux-mêmes. «Je me suis dit: pourquoi ne pas faire un film sur Samory Touré, et quand j'ai demandé une bourse, c'était pour faire un film sur Samory mais je ne savais pas que c'était si difficile parce qu'il me fallait faire des recherches, passer par là où il est passé, consulter les griots, les archives. Il fallait aller en France, en Angleterre, en Allemagne pour avoir de la documentation. Je peux donc dire que c'est Samory qui m'a amené au cinéma». Malheureusement le projet de ce film qui a mobilisé Sembéne une bonne trentaine d'année n'a jusqu'ici pas vu le jour. Pourtant quand il tournait Guelwaar, il avait saisi l'occasion de tester une partie de l'équipe qui allait suivre les traces de l'Almamy Samory. Le comédien principal avait été choisi et une maquette des lieux de tournage réalisée.
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Mooladé |
Dans sa démarche cinématographique, Ousmane Sembéne joue sur deux registres: l'Ancien et le Nouveau. L'Ancien concerne la mise à jour du patrimoine historique de l'Afrique de l'ouest et l'histoire de la résistance face à la conquête coloniale et à l'exploitation. Le Nouveau, c'est le regard que Sembéne jette sur la société sénégalaise de l'après indépendance. Sembéne a débuté sa carrière avec le court métrage L'Empire Sonhrai réalisé en 1963. Un film en noir et blanc de 20 minutes produit par le Mali mais qui n'a jamais été distribué ni commercialisé. Emitai sublime la résistance des femmes à la France colonialiste qui contraint le pays colonisé, en se servant des tirailleurs sénégalais aux ordres, et qui organisent des rapts, à participer en hommes et en denrée alimentaire à l'effort de guerre contre l'Allemagne. Une France qui devient Pétainiste puis Gaulliste au grand désarroi des appelés. La scène finale avec cette horde de femmes portant perruque en gerbes de riz est d'une beauté plastique à inscrire dans les scènes marquantes de la filmographie de Sembéne. L'honneur, sentiment tenace chez les Diolas (habitants de la Casamance) est placé au coeur de cette histoire. Dans ce film de Sembéne tourné dans le sud du Sénégal, l'homme et la nature ne font qu'un. L'esprit des morts et celui des vivants cohabitent. Sembéne combine les plans larges et les gros plans pour célébrer la nature. Ceddo dont l'histoire se situe au 17ème siècle retrace le vécu d'un village ancré dans la spiritualité africaine. Ce film renvoie dos-à-dos l'islam et le christianisme. Deux religions importées et qui veulent gommer l'existence de l'animisme en terre africaine. Sembéne présente un imam à l'intelligence redoutable qui par humiliation tente de briser la résistance des Ceddo (les insoumis) en rasant leur crâne et en les dépouillant de leur habits traditionnels, lien sacré entre eux et les ancêtres. A signaler le traitement particulier des différents thèmes musicaux de ce film qui évoquent, suggèrent, annoncent ou accentuent le rêve du prêtre. Camp de Thiaroye retrace la douloureuse histoire des soldats démobilisés à la fin de la dernière guerre mondiale et qui se retrouvent dans le camp de transit de Thiaroye en attendant d'empocher l'argent promis pour regagner leur famille. Mais la fierté d'avoir combattu auprès des Français et d'autres nationalités, contre les Allemands, laisse place à une amertume devant les promesses non tenues, ce qui déclenche une mutinerie dans ce camp. La répression est sanglante. Sembéne souligne ici l'ingratitude de l'ancienne puissance coloniale qu'est la France face à ces hommes qui l'ont aidé à sortir des griffes du nazisme. La question des pensions des Anciens Combattants empoisonne jusqu'ici les relations de la France avec ses anciennes colonies. Ce film s'appuie sur un fait réel. Pour les besoins du film Sémbéne dans son casting avait choisi des têtes d'affiche aussi bien dans le monde du showbiz (Ismael Lo, Marthe Mercadier), du théâtre (Sidjiri Bakaba), que du cinéma (Jean Daniel Simon) et même de la presse. Le comédien principal Ibrahima Sané, homme de radio et de télévision, faisait sa première apparition devant une caméra de cinéma. Sembéne fera à nouveau appel à lui dans Faat Kiné (2000). Mais Camp de Thiaroye n'a pas eu le retentissement auquel on aurait pu s'attendre au regard du casting et de cette histoire de révolte des tirailleurs. Avec Guelwaar, Sembéne va plus loin dans le réalisme quand à sa manière de filmer et de poser les dialogues. Il existe dans ce film une double histoire : celle de la confrontation entre deux communautés, chrétienne et musulmane, confrontation née d'une inversion de cadavres. La seconde histoire prône le refus de tendre la main. Une parabole pour dénoncer la supercherie de l'aide alimentaire qui crée une dépendance. Le discours est ici radical. Pour Guelwaar comme pour Camp de Thiaroye, Sémbéne part de faits existants pour dire ses convictions mais se défend de faire un cinéma de pancarte, à savoir gauchement militant.
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Faat Kiné |
Sembéne en grand observateur de la société excelle plus dans ses films qui passent au peigne fin les mutations de la société sénégalaise. Borom sarret (Le charretier) peut se lire comme un voyage guidé à l'intérieur de la société des petites gens à travers le regard d'un charretier qui en fin de journée se retrouve au chômage. Son cheval ayant été confisqué. Dans ce film, comme de petits cailloux blancs, Sembéne pose les thèmes qu'il sera appelé à développer plus tard. La charrette transformée en corbillard devient dans Niiwam, une adaptation du roman de Sembéne par son fidèle assistant Clarence Delgado, un bus urbain corbillard; le faux certificat d'inhumer qui pose les problèmes du citoyen illettré face à l'administration sera amplement développé dans Le Mandat; le mendiant considéré comme une mouche par le charretier prendra sa revanche dans Xala; la femme de charretier déterminée à la fin du film va revêtir les habits de Faat kiné dans le film éponyme.
La femme est moteur de changement, se surprend-on à dire avec les films de Ousmane Sembéne. Qu'elle soit une prostituée comme dans Guelwaar, une femme respectueuse de la tradition (Mooladé), une chef d'entreprise (Faat Kiné), une ménagère (La Noire de... et Borom Sarret), elles gardent toutes leur dignité et prennent en charge leur destin. Elles sont toutes des modèles de femmes. La dernière étant Collé Ardo dans Molaadé, l'égérie du combat contre l'excision. Sembéne peaufine actuellement son nouveau scénario, La République des Rats. Un scénario tiré de son roman en deux volumes, Le Dernier de l'empire écrit en 1981, et qui parle de népotisme, d'abus de pouvoir et d'incompétence avec son lot de coups d'Etat dans une Afrique qui peine à sortir de son sous-développement.
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