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Palm Springs 2003

Reflets d’un autre monde à Palm Springs
par Barbara Lorey

La version anglaise se trouve ici.

L’Est du Pakistan (aujourd’hui Bangladesh) vers la fin des années 60. Un jeune garçon et un vieil homme au bord d’un fleuve. Patiemment, l’homme montre au garçon comment se brosser les dents avec un petit batôn de bois. Derrière eux, immergée dans une nature dévorante se dresse l’école coranique, bâtisse impressionnante, rongée par le temps et l’humidité dont la splendeur évoque une époque déjà révolue. C’est dans cet univers strictement islamique, loin des fêtes hindoues joyeuses et colorées de son village qu’Anu a été envoyé par son père, devenu lui-même Musulman fervent après avoir reçu une éducation toute britannique.

Mais bientôt, le bruit des tensions religieuses, ethniques et nationales, qui résonnent de loin dans ce village perdu au milieu des innombrables voies d’eau du delta, couvriront le magnifique chant mystique de "l’oiseau d’argile" qui scande le désir de quitter la prison du corps pour enfin prendre son envol. Ce message soufi, prônant un Islam de tolérance, soutend également l’enseignement d’un des professeurs d’Anu, en totale opposition avec la violence revendiquée par le directeur de la medressa. Anu et sa famille seront emportés dans le maelström de la guerre civile qui, en amenant en 1971 la sécession du Bangladesh et du Pakistan, entraînera la mort de plus de trois millions de personnes et l’exode de dix millions d'autres vers l’Inde. Reste l’image poignante du père qui, après l’attaque du village par ses propres frères musulmans, se tient debout, immobile, hébété dans les ruines de sa maison, un livre calciné dans ses mains.

Une autre école coranique, celle-ci perdue dans la brousse du Tchad, aux confins du Sahara, un vrai petit village de bâtisses basses aux couleurs ocre, fourmillant d’enfants et d’adolescents. Placés dans la medressa par leur mère débordée après que leur père les a abandonnés, Tahir et son petit frère ne songent qu’à s’enfuir de cet exil forcé, loin de leur maison et de leur ville qu’ils avaient habitude de parcourir librement. Mais ce n’est qu’après la mort de son petit frère que Tahir arrive à se libérer et à créer une sorte de réconciliation familiale.

Il y a dans ces images lentes, baignant dans des couleurs pastel et bercées par la musique envoûtante du guitariste malien Ali Farka Touré la même tendresse, la même mélancolie indicible qui hante l’image de cette bâtisse sur le bord du fleuve, comme des souvenirs diffus de l’enfance, mélanges de crainte et de bonheur, d’amour et de perte d’amour.

Rachida, elle, est institutrice, à peine plus âgée que ses élèves dans cette école à Alger. Un jour, elle se fait tirer dessus par un ancien élève et s’écroule sur le trottoir - le prix à payer pour avoir refusé de poser une bombe dans la cour de son école. Traumatisée, elle se réfugie avec sa mère dans un village loin de la capitale et essaie de réapprendre à vivre. Mais comment vivre dans un pays où la peur et la violence sont partout ? Ne reste que l’espoir fou qui surgit des dernières images de "Rachida". C’est le lendemain du massacre dans le village. Pendant que les villageois pleurent les morts au cimetière, les enfants surgissent du forêt, un par un, leur cartable sur le dos et en jonchant les débris s’assoient en silence dans leur salle de classe dévastée, comme si de rien n’était, les yeux rivés sur leur institutrice. Rachida prend la craie qu’un des enfants lui tend – la classe reprend. La vie continue.

Que ce soient "L'Oiseau d'argile" du réalisateur bangladeshi Tarek Masud, ou "Abouna" du Tchadien Mahmed Saleh Haroun, abordant tous les deux avec une rare intelligence imprégnée de leurs propres expériences l’éducation religieuse des enfants dans les écoles coraniques, "Rachida", ce cri de cœur de Yamina Bachir Chouikh, venant d’une Algérie dévastée par la terreur islamiste, "I am Taraneh" de l’Iranien Rassoul Sadre Ameli, "La boîte magique" du Tunisien Ridha Bedi, "9 Nine", enquête sur le meurtre d’une jeune fille construite comme un puzzle du réalisateur turc Ünit Ünal, jusqu’à cette curieuse épopée nationaliste indonésienne, basée sur un roman longtemps interdit, "Ca Bau Kan", avec son propos provocateur sur des relations interethniques compliquées entre Chinois et Indonésiens - tous ces films provenant des pays à majorité musulmanes témoignent de l’intérieur d’une réalité complexe à données culturelles variables.

Soumis aux Oscars, ils reflètent les multiples facettes du monde Islamique dans un moment hautement explosif de l’histoire où, aveuglé par la peur, le regard du public Américain tend à se rétrécir pour réduire l’Autre à une adversité indistincte et sans nuances.

Les senior citizen de Palm Springs, une communauté de gens plutôt riches et conservateurs, qui constituent la plus grosse partie des spectateurs du festival, se sont avérés étonnement curieux et ouverts sur le monde, se disputant avec âpreté et détermination des places dans des salles affichant souvent complet et cela même pour ces productions venant de "très loin" dans tous les sens du terme. La plupart de ces films, certes en marge de la course aux Oscars, mériteraient néanmoins d’être vu par une audience plus large, surtout dans un pays sur le pied de guerre, où l’on s’impatiente d’aplatir d'autres pays dont on ignore parfois jusqu’à leur emplacement géographique sur une carte du monde.

Barbara Lorey
© FIPRESCI 2003

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